La guerre intérieure de Donald Trump 1

Le 11 juillet dernier, un homme est mort au cours d'une de ces rafles. Jaime Alanís Garcia a chuté depuis le toit d'une serre dans une exploitation agricole de Camarilla, au nord-ouest de Los Angeles, alors qu'il essayait d'échapper aux milicien·nes.

Travailleurs agricoles récoltant des choux-fleurs à Zurich (Fällanden), 1984. ETH Library Zurich, Image Archive / Com_Ex-BA01-0353-0001-0007
Travailleurs agricoles récoltant des choux-fleurs à Zurich (Fällanden), 1984. ETH Library Zurich, Image Archive / Com_Ex-BA01-0353-0001-0007

Article paru dans le quotidien Le Courrier

Des hommes et des femmes récoltent des choux-fleurs dans un gigantesque
champ, quelque part en Californie. Soudain, sur toutes les routes
d’accès au champ, des SUV blancs à bande verte arrivent à vive allure.
Ce sont les patrouilles de gardes-frontières et la milice de
l’Immigration and Custom Enforcement (ICE) qui procèdent à une rafle.
Les récolteuses et récolteurs fuient en courant, mais toutes les issues
sont barrées par les véhicules. De telles scènes se répètent, depuis le
début du printemps, dans la plupart des immenses exploitations agricoles
du territoire californien.

Comme tous les régimes impérialistes, les États-Unis de Donald Trump
mènent simultanément des guerres sur les fronts extérieur et intérieur.
Dès avant son second mandat, le président réélu a décidé d’attaquer les
travailleuses et travailleurs agricoles de Californie. Cet État de
l’Ouest est un des centres de production agricole du pays : fruits,
légumes, riz et produits laitiers sont vendus dans l’ensemble des
États-Unis tandis qu’une partie de la production viticole est exporté
partout dans le monde. Le système agricole californien est très
intensif. Seuls 10 % du territoire de l’État sont dédiés à l’agriculture
– soit environ 38 000 Km carrés – mais permettent de produire un tiers
des fruits et légumes consommés dans l’ensemble du pays. Il s’agit d’une
agriculture fortement capitalisée, dépendante de l’irrigation et très
mécanisée. Pour autant, elle exploite une main-d’œuvre saisonnière
importante : on considère que 500 000 personnes travaillent chaque année
pour le secteur dont la moitié seraient sans statut légal. Les
conditions de travail sont extrêmement difficiles. La plupart des
récolteuses et récolteurs sont encore payés à la pièce (selon le poids
ou le nombre de contenants récoltés). D’autres encore travaillent à la
journée sans véritables congés payés. Depuis le début des années 2000,
les conséquences du dérèglement climatique atteignent violemment ces
travailleuses et travailleurs dont les chaleurs très importantes et les
nuages de cendres produits par les feux de forêts mettent la santé en
danger.

Depuis 1966, les salarié·es agricoles de Californie se regroupent au
sein d’un syndicat, l’United Farm Workers (UFW). Créé sur la base des
principes organisationnels de Saul Alinsky qui mettent en avant le
travail direct avec les membres, l’UFW a longtemps été identifié à deux
de ses membres fondateurs : César Chávez et Dolores Huerta. Ces deux
activistes sont les figures centrales de la Grève des raisins de Delano
(Delano Grapes Strike), un mouvement qui dure de 1965 à 1970 et aboutit
à la reconnaissance du droit des ouvrier·ères agricoles de se syndiquer.

Dans ses vingt premières années d’existence, l’UFW maintient une
position syndicale classique sur l’immigration : celle-ci doit être
régulée par l’État et les personnes sans statut légal doivent être
expulsées. Une meilleure compréhension des mécanismes de criminalisation
de l’immigration et le retrait de César Chávez de la direction
conduiront le syndicat, dans les années 1980, à changer d’orientation.
De fait, l’UFW se trouve désormais à la pointe de l’opposition aux
rafles de l’Immigration and Custom Enforcement (ICE). « Nous ne
permettrons pas, écrit le syndicat dans un communiqué du mois d’avril,
que ces tactiques d’intimidation et de peur nous éloigne de ce qui est
notre travail prioritaire, c’est-à-dire faire connaître leurs droits aux
travailleuses et travailleurs agricoles quel que soit leur statut
migratoire. Nous restons sur le terrain, dans les champs et dans les
communautés, pour partager les ressources utiles à toutes et tous. »

Pour les salarié·es rémunéré·es à la pièce ou à la journée, les contrôle
incessants et les arrestations arbitraires représentent un important
manque à gagner. Le climat de peur instauré par ces actions de l’ICE
rend en outre plus difficile le travail d’organisation collective du
syndicat et son action pour l’amélioration des conditions de travail.
Cette guerre intérieure menée par Donald Trump fragilise des
travailleuses et travailleurs dont personne ne veut réellement le retour
dans leur pays d’origine. Ils et elles sont en effet indispensables à
l’agriculture californienne. Ce paradoxe permet de réfléchir à
l’inconsistance des politiques migratoires qui marquent le demi-siècle
écoulé. Ce sera l’objet de notre prochaine chronique.